Le premier suspense est affiché, simple, clair, là sous nos yeux. Un homme d’affaires koweïtien richissime propose à l’écrivain Alrefaï — lui-même, sous son vrai nom — de rédiger le roman de sa vie, moyennant une somme qui ferait rougir bien des prix littéraires : 280 000 euros. Alrefaï l’écrivain hésite, accepte, commence. Mais son commanditaire révèle bien plus qu’il n’avait consenti à montrer — ses humiliations passées, ses complexes, ses conflits intimes — et cet excès de vérité rend le roman impossible à écrire tel qu’il était commandé. D’autres femmes, comme l’épouse richissime et la mère, vont jusqu’à menacer l’écrivain s’il persiste. Écrira-t-il ? La question tient le lecteur en haleine jusqu’aux dernières pages.
Mais le second suspense, lui, n’est écrit nulle part. Car nous sommes face à deux Alrefaï : l’écrivain qui se tient hors du livre, fonctionnaire au Conseil national de la culture du ministère de l’Information koweïtien — et Alrefaï le personnage, au milieu des pages, qui écoute, observe, et se tait. Le premier n’accuse pas, ne juge pas, ne commente pas. Il laisse Khaled parler — parler à Alrefaï le personnage — et Khaled, parlant, se trahit et trahit avec lui toute une société : ses rapports de force entre classes, entre hommes et femmes, la brutalité ordinaire avec laquelle une société traditionnelle traite ceux qui n’en font pas partie. Ces réalités ne sont pas dénoncées, mais dites, avec la candeur tranquille de ceux qui ne voient aucune raison de se justifier.
Et c’est là que la lecture produit quelque chose de singulier. Parce qu’Alrefaï a mis son vrai nom, son vrai bureau, sa vraie vie dans ce roman, l’intérêt pour les personnages se double progressivement d’une inquiétude pour Alrefaï. En effet, l’écrivain, qui habite quelque part à Koweït City, a signé ce livre de son nom. Le Koweït réel — celui qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu — se mêle alors au Koweït de papier. Et cette confusion fait monter une tension d’une autre nature, qui n’appartient plus au roman mais au monde…
…Car le premier suspense se referme avec le livre. Le second, lui, ne se referme jamais tout à fait.
Reste à ouvrir le livre. Et à voir ce qu’on ressent quand on le ferme. Le Koweït de papier sera resté entre les pages. Mais le vrai Taleb Alrefaï, lui — pas le personnage, l’homme — sera toujours quelque part à Koweït City.
Découvrir son oeuvre chez Actes Sud ? Cliquer sur ce lien :